Le pansement noir #SparadrapGate, Rokhaya Diallo et le débat sur l’invisibilité des minorités



Le pansement noir #SparadrapGate, Rokhaya Diallo et le débat sur l’invisibilité des minorités

Après le phénomène #MeToo la toile s’enflamme autour du #SparadrapGate. Une énième polémique inutile ? Au contraire !

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En pointant du doigt les pansements de couleur rose pâle ou blanche, inadaptés à la carnation des personnes noires, Rokhaya Diallo a (ré)ouvert le débat sur l’invisibilité des minorités en France.

Une déferlante de tweets racistes et sexistes

Tout a commencé en janvier dernier dans l’émission C Politique. Rokhaya Diallo, journaliste et militante anti-raciste, y parle entre autres de laïcité, de communautarisme et de racisme. Dans la tribune publiée le 9 mai sur Buzzfeed, la jeune femme explique : « je racontais à quel point il peut être difficile de trouver, en France, des produits de consommation courante adaptés aux personnes non-blanches. » Lors de son intervention télévisée elle précise : « Rien n’est pensé pour nous. Ni les pansements, ni les coiffeurs, ni le fond de teint. »

Ses paroles ne soulèvent pas (encore !) les foules. À peine quelques commentaires sur les réseaux sociaux. C’est le tweet d’un internaute le 2 mai dernier qui lance le buzz. « […] les pansements ajustés à sa carnation débarquent aux Pays-Bas. Le truc avance doucement. » Depuis c’est une déferlante de tweets racistes et sexistes. Les moins virulents dénoncent une plaisanterie, une idiotie pas à la hauteur de la journaliste et des vrais enjeux liés aux minorités. Mais parmi les commentaires, il y a aussi des réactions agressives et insultantes. Après quelques jours de cyberharcèlement la journaliste supprime son tweet. Mais le #SparadrapGate ne s’arrête pas là pour autant !

Du « whitesplainning » au-delà de la toile

Même des journalistes et des hommes politiques ont jugé utile de contribuer à la polémique. Robert Ménard, maire de Béziers proche du Front National, se moque ouvertement sur le plateau de LCI de la phrase de Rokhaya Diallo. Le magazine d’extrême-droite Valeurs Actuelles consacre sur son site un article à l’affaire, tournant en ridicule la journaliste.

#SparadrapGate

Ce que révèle cette polémique ? L’invisibilisation des personnes non-blanches mais surtout la portée du racisme en France qui se traduit notamment par du « whitesplainning ». Rokhaya Diallo dans sa réponse à cette polémique explique en ces termes ce phénomène : il s’agit « d’une attitude qui consiste, pour des personnes qui ne sont pas affectées par les conséquences du racisme, à expliquer à celles et ceux qui le subissent ce qui devrait être leur priorité. » « Inutile de vous dire que la quasi-totalité des personnes qui se sont répandues sur ce problème n’avaient pas la même couleur de peau que moi. Il est difficile de saisir la pertinence d’un problème lorsqu’il ne nous affecte pas. Ça s’appelle un blind spot.”

Le marché de l’ethnique : un modèle d’intégration ?

Finalement, ce n’est pas tant le sparadrap, ce petit bout de gaze collant, qui nous importe, mais plutôt les enjeux liés à la prise en compte des spécificités physiques des noir·e·s en France révélés par les débats autour de ce petit objet a priori insignifiant du quotidien. En l’occurrence pour Rokhaya Diallo, ces spécificités sont tout bonnement ignorées. Pour preuve, les expressions « nude » ou « couleur chair » largement utilisées dans les domaines des cosmétiques ou même des sous-vêtements, toujours associées à un rose pâle ou au blanc ! Et ce n’est pas nouveau. Johnson et Johnson, l’entreprise pharmaceutique américaine qui a créé ces pansements d’un nouveau genre en 1920 vantait déjà l’avantage de son innovation « nude » … évidemment sur le bras d’une femme caucasienne !

Pour Mai Lam Nguyen Conan, consultante en marketing et auteure de Le marché de l’ethnique, un modèle d’intégration ? Halal, casher, beauté noire, le problème c’est que « les industriels prennent comme standards des normes soi-disant universelles », au risque de laisser une partie de la population sur la touche. Selon elle, il faudrait sans doute réfléchir à une « lecture du marketing ethnique comme un véritable échange permettant l’intégration et la reconnaissance des minorités visibles en France. » Bref la polémique n’est pas prête de s’éteindre !

 

La loi du marché

Sauf que pour le fabricant : le produit, seule tentative du genre connue en France, n'est plus vendu. Sorti en janvier 2007, il a cessé d'être commercialisé à peine deux ans plus tard.

Dorothée Vuibert, responsable de la communication au sein des laboratoires Juva Santé, auxquels appartient Mercurochrome, explique les raisons de ce flop :

"La durée de vie de ce pansement a été très courte, il n'a pas rencontré son public. Les grandes et moyennes surfaces piochent dans notre catalogue de produits, décident de ce qu'elles vont référencer, autrement dit, mettre en rayon. 

La première année, les enseignes ont acheté à Mercurochrome 25.000 boîtes. C'est très peu, un pansement classique se vend dix fois plus. On a vu que le produit ne fonctionnait pas car l'année suivante, les magasins n'ont plus commandé que 3.700 boîtes, ce qui veut dire qu'il leur restait encore beaucoup de stock à écouler."

Mai Lam Nguyen Conan, consultante, auteure de "Le marché de l’ethnique, un modèle d’intégration ? Halal, casher, beauté noire" (Michalon, 2011), observe que "ce n’est pas parce qu’il y a un besoin que la demande va  suivre, c’est la loi du marché. L’acte d’achat est quelque chose de compliqué, souvent contradictoire. Le sparadrap doit-il s’inviter dans le débat public alors qu’il est question ici de libre marché ?"

La chair de qui ?

Dorothée Vuibert pointe un lancement "difficile, à tâtons" :

"Après un benchmark à l'étranger [une analyse des pratiques marketing et des performances d’autres entreprises, NDLR], nous avions repéré qu'aux Etats-Unis, des pansements existaient pour toutes les carnations. On a choisi deux teintes pour le nôtre. Pour les définir, on a pris pour modèles deux collaboratrices en interne, une femme métisse et une femme à la peau de couleur noire. On n'avait aucune donnée précise sur le marché visé car les statistiques ethniques n'existent pas en France."

Au moment de sa sortie, le positionnement du pansement pour "peaux mates et bronzées" semble en tout cas peu lisible. Il faut lire un article paru à l’époque dans l'hebdomadaire féminin"Elle". Intitulé "Panser bronzé", le texte s’adresse aux vacancières de retour au bureau : "Vous voilà toute dorée après un séjour délicieux sur une plage de sable fin." 

Et poursuit ainsi : "Avoir un pansement coordonné à son épiderme hâlé – et pas un papier collant tout blanc jurant avec notre pelage – c’est tout de même ultra-pointu, follement fashion." Le "pelage" visé par cette promo déguisée n’est donc certainement pas celui des femmes noires.

Encore aujourd’hui, nombre de pansements vendus en grande surface ou en pharmacie portent la mention "couleur chair". Mais la chair de qui ?

"Presque invisible"

Le magazine culturel américain "The Atlantic" relate comment ce mot s’est imposé pour qualifier la couleur des pansements. Lorsque Johnson and Johnson, géant pharmaceutique, invente en 1920 ce qui allait devenir un produit de grande consommation, il n'est disponible qu’en une seule teinte : rose pâle.

En 1955, la société vante à la télé les mérites de sa création "couleur chair, presque invisible".

"Les industriels prennent comme standard des normes soi-disant universelles, comme les tailles 36-38 pour les vêtements, par exemple", dénonce Mai Lam Nguyen Conan.

"Racisme quotidien"

Même aux Etats-Unis, pays pourtant cité en exemple par Rokhaya Diallo, le pansement noir peine à s’imposer. "The Atlantic" raconte le fiasco commercial de "Ebon-aid", une marque créée en 1998 qui proposait des pansements "réglisse", "café", "cannelle" et "miel" .

 

Quatre ans plus tard la société faisait faillite, alors que son fondateur avait calculé que les Afro-Américains et les Latinos représentaient plus d’un quart des consommateurs.

La polémique s'est étendue jusqu'en Suède. Il y a trois ans, la militante d'origine colombienne Paula Dahlberg a qualifié sur son blog les pansements clairs de "racisme quotidien". L'agence nationale pharmaceutique Apoteket a dû présenter ses excuses et a annoncé qu'elle cesserait de lier l'expression "couleur de peau" aux pansements beiges.

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